Le Trochiscanthe nodiflore [TN]
n°966 (2025-13)
mardi
1er avril 2025
"Lettre hebdomadaire" du site "Rencontres
Sauvages"
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![]() Roseaux La Rivière-Drugeon (Haut-Doubs) samedi 15 février 2025 ![]() (séchant ses ailes) La Rivière-Drugeon (Haut-Doubs) samedi 15 février 2025 ![]() La Rivière-Drugeon (Haut-Doubs) samedi 15 février 2025
La Rivière-Drugeon (Haut-Doubs) vendredi 21 février 2025
La Rivière-Drugeon (Haut-Doubs) vendredi 21 février 2025
La Rivière-Drugeon (Haut-Doubs) vendredi 21 février 2025 La Rivière-Drugeon (Haut-Doubs) vendredi 21 février 2025 ![]()
![]() ![]() Reflet La Rivière-Drugeon (Haut-Doubs) vendredi 28 février 2025
La Rivière-Drugeon (Haut-Doubs) vendredi 28 février 2025 La Rivière-Drugeon (Haut-Doubs) vendredi 28 février 2025 Héron cendré en vol
La Rivière-Drugeon (Haut-Doubs) vendredi 28 février 2025
![]() ![]() Fuligule morillon
mâle
La Rivière-Drugeon (Haut-Doubs) vendredi 7 mars 2025 |
"Un râle précieux Adossée au tronc massif d’un hêtre, elle avait fermé les yeux. La nuit, claire comme la lune, lui offrait pourtant d’observer la forêt dans un parfait noir et blanc. À cet instant précis, elle voulait seulement être traversée par le cri puissant du vieux mâle. Elle n’était qu’à quelques dizaines de mètres de lui, consciente du danger, discrète comme une araignée. Aucun effluve artificiel, des vêtements portés pendant des jours pour arpenter le versant boisé, cheveux attachés en une longue tresse, respiration calme. Le râle déchira l’air comme s’il venait de la nuit des temps. Grave et rauque, d’une langueur mélancolique, il résonna entre les troncs, immédiatement relayé par des congénères postés à l’ouest, qui voulaient se mesurer au maître. Elle entendit l’animal se déplacer puis s’immobiliser à nouveau et reprendre ce chant lugubre, caverneux, d’une puissance inouïe. Il s’était approché, son souffle se fit plus fort. Elle n’avait pas peur. Elle n’avait plus peur. On entendait le hululement caractéristique d’une chouette hulotte. Un mâle, au loin. D’abord un ou deux sons enchaînés et sonores, comme s’ils interrogeaient le silence, puis, quelques secondes plus tard, un son bref, comme un trait d’union pour annoncer le dernier motif étiré, un peu tremblé. En réponse, une femelle poussa quelques kiouit brefs et aigus. En cette fin septembre, on réaffirmait son territoire. Le cerf reprit, indifférent aux revendications des chouettes, en variant son raire. La jeune femme pouvait imaginer la position de son corps, la tête en arrière, tandis qu’il cherchait le son au fond de sa gorge, au fond de ses entrailles. Elle en sentait les vibrations. Car il bramait de tout son être, de toute son histoire. Celle d’un quatorze-cors présent depuis des années dans le massif. Elle se sentait à sa place, assise au milieu des feuilles mortes, plus vivante que jamais, emplie de ce cri animal qui faisait entrer en résonance chacun des organes de son ventre mince. Un cri magistral, stocké dans ses cellules, surtout celles du cœur, où elle pourrait aller puiser en cas de nécessité. Ce cri qui lui avait manqué toutes ces années pour se défendre du mal qu’on lui avait fait. Ce cri qu’elle avait découvert en arrivant ici et qui l’avait guérie. À sa place. Celle des animaux sauvages qui se cachent le jour pour se préserver des humains sans respect. À sa place. Nourrie de la puissance des bêtes mues par l’instinct de survie. À sa place.
Soudain, en contrebas, un brame de combat entre deux cerfs, puis le bruit sec des bois qui se percutent et s’enchevêtrent. Le vieux mâle se tut. Trop âgé pour ce genre de bataille, il ne se mêlait plus vraiment aux autres et préférait imposer sa présence depuis une clairière plus paisible. Celle que longeait la hêtraie d’où la jeune femme écoutait le ballet, émerveillée par cette nature encore préservée. Elle ouvrit enfin les yeux. Les grands mammifères dont la toison fumait d’effort dans la fraîcheur du matin se fichaient bien de sa présence, petite entité insignifiante face aux forces en présence. Ces forces qu’elle venait leur voler chaque nuit depuis deux semaines en imprimant leurs brames sous sa peau fragile. Après l’ultime combat, ils commencèrent à remonter, chacun sur un versant, en amont des dernières habitations, pour manger, se reposer avant la nuit suivante, retrouver de l’énergie, celle jetée dans les derniers râles.
Les premières lueurs naissaient à l’est, au-dessus de la crête. Bientôt, la faune sauvage nocturne glisserait dans l’oubli pour laisser place au jour. Elle déplia ses jambes ankylosées, pétrit ses cuisses pour en réveiller les muscles et s’étira longuement. Elle aimait la nuit mais elle aimait aussi l’aube. Ce moment où la lumière revenait à pas de loup dans un dégradé insaisissable. Il ne faisait plus nuit, il ne faisait pas jour. Les premiers oiseaux s’étaient mis à vocaliser. Une mésange noire, juste au-dessus de sa tête. Un cri fin et ciselé, très aigu, en chaîne. Elle aimait écouter les combinaisons de motifs qui variaient sans cesse. Les titouwidi-touwidi-touwidi d’un côté, les titouiti-touiti-touiti de l’autre. Un peu plus haut dans la forêt, elle entendit s’approcher une bête qui fouillait le sol en grognant. Elle n’aimait pas les sangliers. Si les petits marcassins pouvaient être mignons, couleur caramel tachetée de blanc, les adultes avaient perdu toute grâce. Mais ils habitaient l’espace. Elle les respectait. Elle se leva, affrontant la douleur de ses muscles trop longtemps figés, réajusta son carquois à la ceinture, saisit son arc et s’enfonça un peu plus dans la forêt. Un merle noir poussa quelques cris brefs et contrariés. Des siiiiii aigus pour signaler le danger. Elle savait qu’une fois repérée par ces lanceurs d’alerte, elle n’aurait plus aucune chance de surprendre des scènes merveilleuses. Désormais, on se méfierait d’elle. Qu’importe, elle devait rentrer. Avant de bifurquer sur le premier chemin vers le hameau, elle se tourna un instant. Un pic noir survolait la forêt en poussant le revenait à pas de loup dans un dégradé insaisissable. Il ne faisait plus nuit, il ne faisait pas jour. Les premiers oiseaux s’étaient mis à vocaliser. Une mésange noire, juste au-dessus de sa tête. Un cri fin et ciselé, très aigu, en chaîne. Elle aimait écouter les combinaisons de motifs qui variaient sans cesse. Les titouwidi-touwidi-touwidi d’un côté, les titouiti-touiti-touiti de l’autre. Un peu plus haut dans la forêt, elle entendit s’approcher une bête qui fouillait le sol en grognant. Elle n’aimait pas les sangliers. Si les petits marcassins pouvaient être mignons, couleur caramel tachetée de blanc, les adultes avaient perdu toute grâce. Mais ils habitaient l’espace. Elle les respectait. Elle se leva, affrontant la douleur de ses muscles trop longtemps figés, réajusta son carquois à la ceinture, saisit son arc et s’enfonça un peu plus dans la forêt. Un merle noir poussa quelques cris brefs et contrariés. Des siiiiii aigus pour signaler le danger. Elle savait qu’une fois repérée par ces lanceurs d’alerte, elle n’aurait plus aucune chance de surprendre des scènes merveilleuses. Désormais, on se méfierait d’elle. Qu’importe, elle devait rentrer. Avant de bifurquer sur le premier chemin vers le hameau, elle se tourna un instant. Un pic noir survolait la forêt en poussant le même dridridridridri tout au long d’un vol qui n’en finissait pas. Comme elle aurait aimé être à sa place. Prendre de la hauteur, survoler le monde, être intouchable. Libre. Elle reviendrait la nuit suivante..."
Agnès LEDIG - Répondre
à la nuit
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