Le Trochiscanthe nodiflore [TN]
n°965 (2025-12)
mardi
25 mars 2025
"Lettre hebdomadaire" du site "Rencontres
Sauvages"
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![]() Mésange bleue Courvières (Haut-Doubs), Champ-Margot samedi 18 janvier 2025 Pinson des
arbres mâle
Courvières (Haut-Doubs), Champ-Margot samedi 18 janvier 2025 ![]() Pinson des arbres mâle Courvières (Haut-Doubs), Champ-Margot dimanche 2 février 2025 ![]() Courvières (Haut-Doubs), Champ-Margot dimanche 2 février 2025 ![]() Courvières (Haut-Doubs), Champ-Margot dimanche 2 février 2025
Pinson des arbres
mâle
Courvières (Haut-Doubs), Champ-Margot dimanche 2 février 2025
Courvières (Haut-Doubs), Champ-Margot dimanche 23 février 2025 ![]()
![]() ![]() Mésange charbonnière Courvières (Haut-Doubs), Champ-Margot dimanche 23 février 2025
Corneille noire (à
la construction de son nid...)
Courvières (Haut-Doubs), Champ-Margot dimanche 2 mars 2025 Mésange bleue
![]() ![]() Pinson des arbres
femelle
Courvières (Haut-Doubs), Champ-Margot mercredi 19 mars 2025 ![]() ![]() Pie, construisant
son nid
Courvières (Haut-Doubs), Champ-Margot mercredi 19 mars 2025 ![]() ![]() ![]() ![]() Mésange bleue
Courvières (Haut-Doubs), Champ-Margot mercredi 19 mars 2025 |
"Avant. Avant le sifflotement. Toujours ce même air. Chaque fois qu’il arrivait… C’était le mois de juillet 2017. Kate avait vingt ans, autant dire qu’elle était un bébé. Elle venait de valider non sans soulagement sa troisième année de psychologie à l’UFR de Toulouse. C’était l’un des premiers étés de canicule, qui, avec le réchauffement climatique, allaient peu à peu devenir la norme, Kate était partie en vacances avec deux amies. Les forêts aveyronnaises, le camping au bord du Lot, l’alcool pour se désinhiber un peu, et tous ces garçons fourmillant autour d’elles. Le séjour avait commencé au mieux, durant la première semaine en tout cas. Ensuite… ses souvenirs de sa dernière soirée en boîte sont plutôt embrouillés, Kate se souvient de danser au son de Justin Timberlake et de David Guetta, un peu moins de l’homme qui lui avait offert à boire, avant qu’elle se rende aux toilettes, les jambes déjà chancelantes. Elle se souvient d’avoir vomi, beaucoup, et que le monde commençait à tourner autour d’elle comme une spirale folle, sans qu’elle voie vraiment le problème. Elle vivait sa meilleure vie, s’imaginait-elle naïvement, la voix euphorique de Rihanna lui répétait qu’elle était la seule fille au monde, c’était elle qui avait les commandes, n’est-ce pas ? Kate se souvient d’avoir titubé sur le parking, s’accrochant aux voitures pour ne pas s’effondrer, traversant des rires et des fumées de cannabis, un peu aveuglée par les lueurs des phares, ou des réverbères peut-être. Elle se souvient surtout que l’homme était là, à nouveau, depuis combien de temps impossible à dire, il la soutenait sous son bras, il la guidait jusqu’à son 4×4 en sifflotant. Le visage de l’individu lui apparaissait totalement flou, ses traits indiscernables, mais même cela ne chagrinait pas Kate dans l’état où elle se trouvait. La séquence des événements s’enchaînait avec une parfaite fluidité induite par la drogue. La seule image se détachant avec une parfaite clarté, gravée dans son esprit, est le bonnet gris que portait l’homme. Un accessoire d’été, en jersey souple, orné d’une rose stylisée. Je le reconnais ce symbole, c’est un album de Depeche Mode, se souvient-elle d’avoir dit. Ou pensé. Il lui semble bien qu’elle ne pouvait plus articuler un mot depuis un moment. Elle ne sait plus, elle ne saura jamais, et c’est la chose la moins importante qui soit. La drogue prenait possession d’elle, effaçait ses sens et sa mémoire. Elle a l’impression d’avoir rêvé les coups, la séquestration dans le véhicule, à moins qu’elle n’ait juste dormi sur la banquette durant le trajet. Il ne reste qu’un grand vide dans ses souvenirs. Un espace noir, la pénombre moite. Le sifflement de l’homme, qui la berçait comme une mélodie enfantine. Kate était revenue à elle comme on suffoque après une noyade, recroquevillée dans une matière gluante et froide, cernée par un brouhaha de grognements et de mastication. Elle grelottait. Elle avait mal partout. Une odeur nauséabonde saturait ses sinus et sa gorge. Elle prit peu à peu conscience de se trouver dans un enclos. Les grognements qui emplissaient l’air étaient ceux de porcs rassemblés derrière une barrière en bois. Les remugles putrides montaient du purin dans lequel elle pataugeait. Kate s’était assise, tremblant de plus belle à mesure que la terreur la gagnait. Alors seulement elle s’était aperçue qu’elle n’était pas seule. Il y avait une autre fille comme elle. Maigre et sale, recroquevillée elle aussi au pied du mur, bras serrés autour de ses genoux repliés devant elle, qui la fixait sans un mot. Cette fille, Kate le comprit du premier regard à son visage creusé, à ses cheveux plaqués par la crasse, était là depuis longtemps. De l’autre côté de la cage – car c’était une cage géante, dans laquelle elles étaient enfermées –, était étendue une troisième silhouette, dont elle n’aperçut d’abord que les membres tordus et la masse de cheveux éparpillés. Cette personne-là ne bougeait plus, ne respirerait plus jamais. Kate eut un hoquet d’horreur. — Elle est morte juste après qu’il t’a amenée, avait murmuré l’autre fille. Elle a abandonné. — Quoi ? Qui ? Mais pourquoi ? s’était écriée Kate. — Te fatigue pas. C’est pas la première. Avant, il y en avait une autre. On est ses jouets, ici. On finit toutes par mourir, quoi qu’on fasse. Et après, il donne nos corps à manger à ses cochons. La fille avait émis un rire nerveux, longtemps, puis elle s’était mise à sangloter en silence. Kate avait fait de même, sans encore s’imaginer ce qui l’attendait ici. I LE GROUPE Juin 2023 1 Bordeaux, Vendredi 9 juin Il est 4 h 30 du matin et José n’a pas réussi à dormir. Son esprit en ébullition l’a gardé éveillé toute la nuit. Car aujourd’hui, c’est son anniversaire. Aujourd’hui, José va tuer une salope. Une de plus. Il a tellement hâte. Des notes de piano enthousiastes s’envolent enfin de son téléphone. José passe son pouce sur l’écran pour interrompre l’alarme. Il s’assoit au bord du lit, inspire doucement. Il se sent empli d’une fougue quasi euphorique, en dépit de la nuit sans sommeil, à se passer et se repasser tout ce qu’il s’apprête à commettre dans quelques heures. Les cris à venir. Les claquements de ses mains sur des joues emplies de larmes. Le sang qui giclera fatalement. Les mèches de cheveux qu’il arrachera, oh oui, en secouant une tête terrifiée. Sous la douche, yeux fermés, une main serrée autour de son sexe en érection, il continue de fantasmer, le souffle saccadé. Puis, devant le miroir couvert de buée qu’il essuie d’une paume sereine, il se trouve d’une classe folle, avec son épaisse barbe et sa moustache dorée. Une belle teinture, il n’achète que de la qualité allemande. José est brun de nature. Cela fait des mois qu’il a adopté ce look-là. Au travail comme dans la rue, ceux qui posent les yeux sur lui ne voient qu’un hipster blondinet de plus. Ainsi il est sûr de ne pas être reconnu. Six mois qu’il s’est installé ici, et toujours personne ne se doute de qui José Gaubert est vraiment. Personne ne sait, personne ne pourrait imaginer les tas de chair en charpie qu’il a abandonnés dans une demi-douzaine de villes d’Europe, même les flics n’ont jamais rien vu ni jamais rien compris. Alors José est revenu en France à la fin de l’année dernière. Il s’est installé ici, dans l’Entre-deux-Mers, dans un quartier populaire où personne ne se soucie de savoir comment il s’appelle ni si ses papiers sont en règle. Il a hésité, pourtant. La dernière fois qu’il était dans ce pays, dans sa ville natale de Mulhouse très précisément, tout ne s’est pas si bien passé que ça… Il s’en était sorti de justesse, il doit bien le reconnaître. Il avait fallu les flammes. La fuite à l’étranger. Des choses qu’il prévoit toujours, mais qui ne sont jamais agréables quand elles se produisent. Heureusement pour lui, la police, fidèle à elle-même, s’est révélée totalement larguée, ou n’a pas voulu faire de zèle, ce qui revient au même. Le temps a passé. Sept années déjà, et avec elles tellement de faits divers sordides que plus personne ne doit se souvenir de ces quelques disparues à l’époque, ni de toute l’agitation médiatique que cela avait suscitée. José n’a plus envie d’y penser. Il sent une nouvelle érection tendre son short, et s’envoie un clin d’œil à lui-même. — T’as trente-cinq ans, mon petit gars, murmure-t-il à son reflet ravi. Ce soir, tu auras droit à ta dixième petite friandise. Tu le mérites bien..."
Cedric SIRE - Survivantes
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