Le Trochiscanthe nodiflore [TN]
n°964 (2025-11)
mardi
18 mars 2025
"Lettre hebdomadaire" du site "Rencontres
Sauvages"
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![]() Clocher double de l'église de Boujailles Boujailles (Haut-Doubs) samedi 11 janvier 2025 ![]() Boujailles (Haut-Doubs) samedi 11 janvier 2025 ![]()
Boujailles (Haut-Doubs) samedi 11 janvier 2025
Au lever du
soleil...
Courvières (Haut-Doubs), loge n° 5 dimanche 19 janvier 2025 Givre
Courvières (Haut-Doubs) dimanche 19 janvier 2025
Loge n° 5
Courvières (Haut-Doubs) dimanche 19 janvier 2025
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Clocher double de
l'église de Boujailles
Boujailles (Haut-Doubs) dimanche 26 janvier 2025
![]() Lichens Boujailles (Haut-Doubs) vendredi 7 février 2025 ![]() Boujailles (Haut-Doubs) vendredi 7 février 2025
vendredi 7 février 2025
Courvières (Haut-Doubs), loge n° 5 vendredi 7 février 2025
Chaton de Noisetier
(ouvert)
Frasne (Haut-Doubs) dimanche 9 février 2025 <image recadrée>
![]() Première Pâquerette Frasne (Haut-Doubs) samedi 1er mars 2025 ![]() ![]() Au lever du soleil... Courvières (Haut-Doubs), loge n° 5 dimanche 2 mars 2025 ![]() ![]() ![]() ![]() ![]() Chatons et fleur femelle, vus du dessous... Courvières (Haut-Doubs), loge n° 5 dimanche 2 mars 2025 ![]() Fleur de Noisetier femelle Courvières (Haut-Doubs), loge n° 5 dimanche 2 mars 2025 <image recadrée> ![]() <image recadrée> ![]() <image recadrée> ![]() <image recadrée> ![]() Fleur de Noisetier femelle Courvières (Haut-Doubs), loge n° 5 dimanche 2 mars 2025 <image recadrée> |
"La
douane Du haut de mes seize révolutions, voilà quelques années que j’ai l’air assez vieille pour errer à ma guise dans la Cité. Mais ça ne revient encore qu’à tourner en rond : je connais les dédales de Sainte-Foy par cœur, j’ai sondé toutes les avenues possibles, et il n’y a pas d’issue. Le Mur nous enceint, sans brèche autre que la porte qui s’ouvre si rarement. Cette année, le Conseil a engagé des ouvriers pour y peindre des semblants d’horizon : un fondu allant du gris au bleu ciel. Il ne reste que l’ombre des graffitis effacés au sable abrasif et cinq rangs de barbelés pour nous rappeler qu’il n’y a pas, n’y aura pas, d’ailleurs. C’est mieux comme ça, sans doute. L’obsession de repousser sans cesse les frontières de son habitat, c’est ça qui a mené notre Civilisation jusqu’à la Sixième Extinction, de toute façon. Il faut apprendre à dompter cette curiosité malsaine, à maîtriser nos pulsions archaïques. Le Mur a été érigé pour nous protéger de nous-mêmes. Le temps qu’on se réforme tous de l’intérieur. Jusqu’à plus soif de liberté ? Qu’au bout de décennies de rééducation nous fassions mieux ? Je caresse des yeux les lettres délavées laissées par le dernier vandale. DÉSOBÉISSEZ Le pire est de ne pas savoir combien de temps elle durera, louable ou non, cette détention. Sous la capuche de ma pèlerine isothermique, je cache mes décolorations capillaires – un audacieux dégradé blond qui vire au lilas aux pointes, inspiré d’une photo d’orchidée disparue. Mon style multicolore détonne. Fait rire p’pa. À mon corps fluet j’oppose des bottes à caps d’acier récupérés dans les affaires de m’man et l’ambition de mettre un peu de couleur dans ce désespoir ambiant. À défaut d’une pluie fluo, j’aimerais bien que se matérialise une averse de neige fondante comme l’hiver de mes huit ans. Des flocons gros à faire coucher le smog, juste quelques heures, histoire de voir le dernier croissant de la lune, et non juste un halo, régner sur nos complexes d’habitation. J’irais me lover tout contre ma fenêtre pour écouter chanter les oiseaux de nuit qui nichent à même les structures des tours cellulaires et des hauts capteurs. Je guetterais leurs échos, qui me distrairaient de mes crampes prémenstruelles. Mais non. Le ciel est gris, gris de plomb, gris carbone, et il est impossible de s’y soustraire. Même si ça me prend plusieurs heures, cent vingt-trois mille foulées environ, pour faire le grand tour de l’enceinte de la Cité, je me sens quand même prise en souricière. Les dents serrées, des fourmis dans les jambes, je tremble d’ennui. C’est pire quand je m’immobilise : impossible d’être attentive en classe sans me triturer les ongles, les manches. Sans gratouiller la surface du pupitre en faux bois clair. Une petite voix dans ma tête me chuchote que j’apprends du remâché, du vent, des fabrications. Ça m’enrage de perdre mon temps, quand je sais que j’ai du potentiel. On me l’a assez répété, mais à quoi ça sert si c’est pour faire comme tout le monde, me taire, me laisser remplir ? Mes résultats au dernier test de classement m’ont au moins obtenu le privilège d’un nouveau piercing – un anneau mauve électrique au centre de la lèvre inférieure. Ma manie de faire tourner mon bijou avec ma langue, une, deux, trois fois pour la chance, ça rend p’pa fou. Surtout quand je conduis, pendant qu’il se cramponne – discrètement, croit-il – à la portière côté passager. C’est si aliénant, cette illusion de liberté : avoir le droit de rouler, mais juste à l’intérieur d’un périmètre bien précis. Dire qu’il me suffirait d’avoir le bon code-barres pour avoir accès aux routes menant à l’autre bout du continent. Ça me tue. Finn essaie de me convaincre que j’ai juste à me créer un personnage dans Controns les insurgés !, que c’est pareil, que lui a conduit son hydroglisseur jusqu’au Labrador, mais non, je n’en ai pas envie. Après mes huit heures de cours avec le casque de simulation sur la tête, j’ai besoin d’un champ de vision un peu plus large… Sans m’en rendre compte, je me suis laissée dériver vers la maison. Tant mieux : le couvre-feu approche. Je lève le menton afin que l’œil magique de la porte d’acier scanne mes traits au moment même où tous les lampadaires du quartier s’éteignent derrière moi. Le verrou se déclenche, j’entre dans notre bloc, prends les marches plutôt que l’ascenseur, question de me renforcir les cuisses. Un jour, elles pourraient me servir à aller plus loin qu’au pied de nos paysages en deux dimensions. M’man, elle, a le code qu’il faut pour ça. Celui qui lui permet de disparaître chaque printemps, puis de revenir passer l’hiver avec nous, quand ressourdent de partout des eaux lourdes au point de nous rendre tous malades. Dans nos cours de sciences énergétiques, on nous a expliqué que c’est parce que les nappes phréatiques ont été contaminées par les cimetières de batteries des anciennes industries, entre autres. Trois mois par année, il faut se cacher des nuages de pluie qui s’installent, crachant des gouttelettes acides à l’os. On s’encabane, et p’pa se met en télétravail. Moi, j’ai mes cours à distance. J’aime bien nos huis clos. Mais pas m’man, qui tourne tourne tourne comme une lionne en cage. Puis, dès que la terre s’assèche et que le Grand Parleur annonce que les voies nord sont dégagées, elle décampe à nouveau. Il n’a pas plu depuis deux semaines, environ : on n’est pas loin du jour du déchirement annuel et, en rentrant dans notre unité, je la vois là, au bout du corridor, qui corde ses affaires. Ça ne m’intéresse pas, je n’ai pas envie qu’elle me montre ses trésors troqués sur le marché noir – sans doute une caisse de bottes de toutes les tailles, jugées trop usées pour les policiers, et une tonne de sous-vêtements doublés cousus main. À moins qu’elle n’ait mis la main sur la « trouvaille du siècle » et raflé quelques-unes de ces coupelles en caoutchouc chirurgical, objet de luxe de l’élite, toujours en rupture de stock dans nos rayons à nous. Je vais me coucher sans demander mon reste, une bouillotte sur le ventre. Me glisse sous les couvertures sans même tasser les cadeaux de contrebande que m’man a déposés au pied du lit, mais souris dans le noir d’avoir droit à une coupe menstruelle toute neuve, moi aussi. * J’ai oublié de regarder la lune, même que le soleil est déjà haut quand je me réveille. Le bus kaki toussote, en bas, dans l’entrée de notre complexe d’habitation. Il faudrait que je me lève, il faudrait que j’aille lui dire au revoir. Mais je ne veux pas qu’elle me voie pleurer. Je l’entends qui gravit les huit étages qui nous séparent par l’escalier de secours. Elle n’a rien de plus pressé que de se pousser : ça fait déjà trop longtemps qu’elle est prise avec nous, ça se voit dans les tics nerveux qui agitent son visage depuis un mois, dans sa façon de s’isoler pour écrire des listes dans son foutu carnet, soir après soir… Tant mieux pour elle, tant mieux pour tout le monde : c’est dur pour p’pa, quand ce bout-là se prolonge. Il se lance dans des rénovations pas rapport, gratte frénétiquement les joints de silicone pour en réappliquer une couche immaculée aux quatre coins de la salle de bains. Tout pour ne pas voir entendre sentir Sandrine en liesse, affairée à ses bagages. Mais au dernier moment, quand elle est sur le point de partir, c’est toujours les débordements d’amour, entre ces deux-là. Encore maintenant, quand je les rejoins sur le balcon, ils se frenchent avec un appétit féroce. Je me détourne pour ne pas qu’ils voient tout l’espoir blessé dans mon sourire tendu. Qui sait : elle pourrait décider de rester. Ma mère est ma grande inconnue. Cette fois-ci pourtant, c’est mon père qui me surprend le plus. Quand il finit par constater ma présence, il se détache de m’man et me regarde dans le blanc des yeux : — On t’donne le choix, Thalie. L’Administration des Ressources Humaines et Naturelles a délivré à ta mère un code saisonnier pour une stagiaire. Ça fait que t’as deux options. Tu continues ta scolarité ici avec moi, en essayant de t’appliquer un peu plus et de trouver un Mandat de Service Écocitoyen qui t’plaît pour l’été, ou bien tu fais l’école buissonnière et tu pars dans le Nord avec ta mère. — Là, là, comme maintenant ? Mais… est-ce que Finn pourrait venir aussi ? — Non ! Je veux dire… Non, ma fleur. Son dossier à lui n’a pas été sélectionné, alors son scan ne fonctionnera pas, à la barrière. C’est juste toi. Alors, c’est oui ? — Mais j’comprends pas : pourquoi moi ? Les codes octroyés avant la majorité, c’est vrai que c’est rare en s’il vous plaît. Même que je crois que ça n’est jamais arrivé… En tout cas, pas pour une fille de seize ans… Gabriel a une réponse toute prête, qu’il me déballe à toute allure, tellement que j’ai de la misère à saisir le sens des mots. — L’ARHN veut former une cohorte de jeunes planteuses pour observer, consigner et rapporter comment se passe le reboisement dans le Nord… Le stage consiste surtout à remplir de la paperasse sur le terrain, et il paraît que tes résultats en Techniques et Procédures Administratives t’ont qualifiée pour ça. Si j’ai bien compris, on cherche à savoir comment optimiser les filtreurs et les capteurs, mais aussi à voir si le rendement des effectifs humains pourrait être accru par une technologie de pointe. Comment refuse ? J’évite de croiser le regard de m’man, qui risque de me mépriser grave si j’accepte d’alimenter « les singeries de l’État ». Le virage vert par la robotisation, j’ai eu beau lui expliquer le concept, elle ne veut rien savoir. C’est pourtant simple, comme équation : moins d’humains, moins de pollution. C’est ma chance de lui montrer que mes talents peuvent être utiles dans la vraie vie. Et de la suivre là où elle rayonne, là où elle est dans son élément. Je dis oui, je crie oui, et je cours dans ma chambre faire mon bagage. Je ne sais pas quoi paqueter. Mes culottes doublées, mon linge le plus chaud, ma réserve de bonbons, un ou deux précieux livres, mais lesquels ? J’ai du mal à croire que c’est vrai. Ça me fait mal, creux dans le thorax, comme une arythmie de joie. J’ai envie de sauter comme une bombe, de rire et de poser plein de questions, mais je réprime mon excitation : je ne voudrais surtout pas faire de peine à p’pa. On va être deux à l’abandonner, cette année… Mais c’est un peu de sa faute, aussi. C’est sûr que c’est lui qui a demandé le stage pour moi : il a ses entrées à l’ARHN, depuis le temps qu’il travaille là..."
Gabrielle FILTEAU-CHIBA - Hexa
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