Le Trochiscanthe nodiflore [TN]
n°791 (2021-42)
mardi
26 octobre 2021
"Lettre hebdomadaire" du site "Rencontres
Sauvages"
explications sur le nom de cette lettre :
[ici]
ou [ici]
Si cette page ne s'affiche pas correctement,
cliquez [ici]
Pour regarder et écouter,
|
Epeire et son ombre Courvières (Haut-Doubs) jeudi 2 septembre 2021
Courvières (Haut-Doubs) samedi 4 septembre 2021
Courvières (Haut-Doubs) dimanche 5 septembre 2021 Roses Courvières (Haut-Doubs) dimanche 5 septembre 2021
Gabo Courvières (Haut-Doubs) dimanche 5 septembre 2021 Séneçon Liseron Courvières (Haut-Doubs) vendredi 10 septembre 2021
Fleurs de Rhubarbe
Courvières (Haut-Doubs) samedi 11 septembre 2021
Rosée Courvières (Haut-Doubs) jeudi 30 septembre 2021 Gabo dimanche 12 septembre 2021 <image en 16/9ème - Samsung A50> Ciel du soir
mardi 5 octobre 2021 <image en 16/9ème - Samsung A50> mardi 5 octobre 2021 dimanche 10 octobre 2021 samedi 16 octobre 2021 Gabo samedi 23 octobre 2021 <image en 16/9ème - Samsung A50> |
|
mardi 12
mai 2020 |
"Septembre […] Les filles veulent faire rouler encore un rocher le long d'une pente couverte d'herbe-à-ours en contrebas. C'est la septième année du cycle de cette variété de Lys sauvage – une année de floraison incroyable – et je les laisse faire, à condition que ce soit le dernier. C'est la plus belle des cascades. La grosse pierre ronde dévale la piste comme si elle voulait nous fuir, puis, sans raison apparente, oblique soudain – on dirait qu'elle a décidé de changer de cap -, puis tourne à nouveau et reprend sa course première. Elle traverse à toute allure les champs de l'arrière-saison, les herbes-à-ours très hautes en ce mois de septembre, arrachant au passage les tiges qui commencent à sécher et faisant voler des nuées de pollen qui s'élèvent et retombent sur toute la pente – longtemps après le passage de la pierre qui a disparu dans les bois. L'arc jaune du pollen dessine un court instant une forme recourbée qui rappelle elle aussi celle de la côte d'un cerf. Pourtant, une telle organisation des formes, de telles restrictions et une telle obéissance au principe d'unicité n'existent ni en tous lieux ni à n'importe quel moment. Il y a une vie, un pouls, une respiration – un combustible, ou une force – qui gouverne le mouvement conduisant à la répétition de ces formes, de ces modèles et de ces schémas. L'herbe-à-ours, par exemple, avec ses fleurs sauvages qui reviennent tous les sept ans, ces immenses pompons odorants qui dominent de si haut les autres herbes de la prairie : il est certain qu'au cours de ces sept ans, ces plantes se préparent à l'expansion, elle ne se contentent pas de prendre des forces et de puiser des substances nutritives dans la fine couche de terre où elles poussent, mais planifient leur prochaine apparition afin de réussir une colonisation maximale des espaces. A cet égard – les six années d'inspiration et l'année lumineuse de puissante expiration – on peut considérer que l'herbe-à-ours fait preuve d'une sorte de détermination rusée bien que limitée. Pourtant en prenant un peu de recul et en regardant la montagne entière de loin (de l'autre versant, par exemple), vous remarquerez qu'il y a beaucoup d'autres pièces à ce puzzle, dont chacune a son propre rythme, au point que cela finit par vous donner le vertige et vous comprenez qu'en fait tout bouge absolument sans arrêt, même si ce n'est qu'à quelques centimètres sous la surface de la terre – que tout se déplace à la vitesse d'un wapiti qui galope à flanc de montagne, ou même celle d'un rocher qui dévale la pente jusqu'au lit de la vallée. Nous nous relevons et reprenons la descente. A un certain moment, alors que nous sommes encore assez haut, nous effrayons deux grosses grenouilles mouchetées, qui s'enfuient sur notre passage à grands bonds énergiques en direction du sommet. Elles sont très loin du moindre point d'eau – la mare saisonnière la plus proche est à presque cinq cents mètres à plusieurs centaines de pieds plus haut, tout près de la crête. Il me vient soudain à l'esprit que ces batraciens doivent savoir que la pluie est imminente, et que malgré la chaleur de l'été, elles sont en train de migrer, élargissant leur propre territoire, à l'ombre des pompons argentés de l'herbe-à-ours, jouant leur vie, leurs conquêtes d'espace, en misant tout sur la certitude, l'intuition – faut-il parler de foi ? - qu'il pleuvra avant qu'elles aient eu le temps de se dessécher, si loin de chez elles. Les mares saisonnières ne retiendront pas d'eau avant encore quelques semaines – il faudra des jours de pluie de septembre et même d'octobre pour les remplir – mais si ces grenouilles les trouvent à temps (peut-être d'ailleurs y ont-elles vu le jour, peut-être s'agit-il seulement d'y retourner, après un été d'exploration où elles ont dévalé les pentes pour aller pondre leurs œufs), elles s'enfouissent dans les profondes crevasses qui se sont ouvertes dans la boue, en se glissant entre les dalles polygonales tapissant le fond des vasières parcheminées, et elles se laissent réhydrater et nourrir par cette averse qu'elles ont anticipée. Nous poursuivons la
descente, ébahis par ce que nous venons de voir – des
grenouilles mouchetées, à près de deux kilomètres du point
d'eau permanent le plus proche : l'avant-garde
peut-être de tout un bataillon de grenouilles en pleine
migration, bondissant à travers la montagne et l'escaladant
au moment même où nous en redescendons. Quand nous
atteignons notre camion, des éclairs zèbrent le ciel en
direction du sud, provenant de nuages qui n'ont désormais
plus la forme de wapitis mais plutôt celle d'immenses
champignons violets, et les premières gouttes de pluis
commencent à marteler notre vieux véhicule poussiéreux..."
Rick BASS - Le
journal des cinq saisons
|
|